Tourisme : Les agences de voyage entre colère et désespoir!

La pandémie de la Covid-19, qui a touché de plein fouet le secteur du tourisme au niveau mondial, n’a fait qu’empirer une situation déjà compliquée. Et les premiers à en pâtir sont les agences de voyage qui ne cessent de crier leurs colère, désarroi et désespoir. Dans le reportage qui suit, plusieurs intervenants, parmi lesquels le directeur de l’agence S To S Travel, la directrice de l’agence Melyna Voyages et le chargé de communication de la FNAT (Fédération Nationale des Associations des Agences de Tourisme et de Voyage), vont essayer de nous expliquer la situation actuelle.

Sur environ 4000 agences de voyage en Algérie, des centaines ont définitivement mis la clé sous le paillasson. Et pour beaucoup d’autres, elles se retrouvent, malgré elles, au chomage technique.

Pour Sofiane Benali Abdellah, directeur général de l’agence « S To S Travel », la situation actuelle des agences de voyage est « comme depuis 10 mois, à l’arrêt à part quelques voyages de temps à autres, dans le sud algérien, mais ça reste très timide ». Tandis que pour Leffad Nawel, directrice de l’agence « Melyna Voyages », la situation actuelle est tout simplement « catastrophique ».

Pourtant, toujours d’après Sofiane Benali, le ministère du Tourisme, à l’instar d’autres ministères pour d’autres secteurs d’activité, leur avait promis des aides pour contrer cette conjoncture difficile. Mais celles-ci « tardent à venir, surtout que notre secteur a été déclaré sinistré ». Ces aides en question devaient être une suspension des charges fiscales et parafiscales, l’octroi de crédits sans intérêts pour la relance de l’activité et l’étude d’une exonération fiscale pour les agences. « A ce jour nous n’avons reçu aucune aide. On nous a dit que les charges fiscales et parafiscales allaient être suspendues, mais sur le terrain c’est tout autre chose. Nous avons dû payer toutes les charges et nous avons même payé des pénalités de retard! Pour résumer la situation, il n y a eu aucune mesure » a t-il ajouté. Propos confirmés par sa collègue, madame Leffad, qui ajoute que pour les difficultés que vivent les agences de voyage, il y a, également, « le payement des charges (location du local et salaire des employés), ainsi que le remboursement des clients » pour les circuits qu’ils ont dû annuler pour cas de force majeure.

Dans cette situation difficile que vit le tourisme, nous aurions pu penser que les structures d’hébergement, relevant du domaine étatique, allaient « casser les prix », une mesure de marketing que toute entreprise ferait en pareil cas suivant la règle de l’offre et de la demande, et ce, pour le bien de ces structures d’hébergement, des agences de voyage, des Algériens, qui ont beaucoup souffert de cette pandémie et qui ont besoin de respirer un peu et, tout simplement, pour le bien du tourisme et sa relance. Mais il n’en est rien! « La majorité de ces structures d’hébergement appliquent les tarifs de 2019. Il y a, peut-être, des rabais qui ne dépassent pas les 10%, puisque avec ces hôtels nous avons des conventions signées avant le début de la pandémie. Tandis que les tarifs des structures d’hébergement relevant du secteur privé sont, effectivement, plus flexibles. Nous avons la possibilité de négocier. » explique le directeur de l’agence S To S Travel.

« L’épisode » de Béchar : « L’humiliation » ou la goutte qui fait déborder le vase

Après prés de 9 mois d’arrêt de travail, et avec la reprise des vols domestiques d’Air Algérie, à partir du 6 décembre, les agences de tourisme ont tout misé sur les fêtes de fin d’année qui attirent beaucoup de monde, notamment vers le Sahara et, précisément, Taghit et Beni-Abbés, très prisés durant cette période, pour essayer, un tant soit peu, de « sauver » l’année. Mais, malheureusement, et à quelques jours à peine du début de l’arrivée des touristes, soit le jeudi 24 décembre, fin de semaine et début du week-end, une note émanant de la wilaya de Béchar, via la direction du tourisme, interdit toute activité touristique et tout hébergement en hôtel, dans ces deux communes, et uniquement dans ces deux communes, pour la période allant du 28 décembre au 2 janvier, alors que les réservations des clients et des hôtels avaient déjà été faites, les billets achetés et toute la logistique mise en place. Le comble est que cette note n’a jamais été envoyée aux agences de voyages, principaux concernés. L’hécatombe! « C’était catastrophique. Nos clients ont fait demi-tour le lendemain. Nous les avons remboursés. Nous avons payé leur hébergement dans des maisons d’hôtes et, bien sûr, leur transport. Donc, nous avons encore perdu de l’argent » nous déclare, dépitée, la directrice de l’agence « Melyna Voyages » et d’ajouter: « D’ailleurs, pour ces vacances d’hiver, nous avons peur des décisions de dernière minute! ». Alors que pour Sofiane Benali, c’était tout simplement « une humiliation ». « Ce qui s’est passé à Béchar est une preuve concrète que le tourisme en Algérie est mal traité. Le souci est que cette note n’a jamais été envoyée aux agences de voyage! Les bus des agences n’avaient pas le droit d’accéder à Taghit et à Beni-Abbés. On a vécu une chasse aux agences de voyage. Moi, personnellement, mes clients devaient venir par avion. 60 billets! J’ai dû annuler le voyage et rembourser, intégralement, tous mes clients, mais Air Algérie refuse de me rembourser. Cette décision était juste irréfléchie. Ils ne nous ont pas pris en considération. Cette année est dure pour les agences de voyage. Et ce qu’on retient de cette pandémie, c’est que nous sommes livrés à nous même » a t-il ajouté.

A la question de savoir quels appels ils voudraient faire à leur tutelle, soit le ministère du Tourisme de l’Artisanat et du Travail Familial, M. Benali demande à ce qu’on fasse « appel aux professionnels du tourisme pour tracer une stratégie et faire un travail de fond. Car le tourisme doit être une vraie priorité et un maillon fort pour l’économie nationale. Nous voulons une facilitation des procédures et un changement de comportement vis à vis du tourisme qui doit devenir un secteur puissant en Algérie ». Madame Leffad demande, quant à elle, « une aide financière et une solution par rapport aux cotisations des impôts, Cnas et Casnos ».

Entretien avec Youbi Mawloud, chargé de la communication à la FNAT (Fédération Nationale des Associations des Agences de Tourisme et de Voyage)

M. Youbi, quel est le rôle de la FNAT?

Le rôle essentiel de la FNAT est la défense des intérêts moraux et matériels des agences de voyage.

Quelle est la situation actuelle des agences de voyage?

La situation est catastrophique avec l’absence totale de la tutelle qui est le ministère du Tourisme.

En quoi consistent les aides de l’Etat? Et ont-elles eu lieu?

Elles se résument en une aide de 10.000 DA pour les employés des agences de voyage et 30.000 DA pour les responsables d’agences. C’est un manque de considération à notre égard.

Quelles sont vos principales difficultés?

Nous avons des difficultés avec l’administration et avec nos clients. L’administration nous a demandé de payer les cotisations fiscales (impôts) et parafiscales (Cnas, Casnos) alors que nous n’avons pas travaillé.

Quelles revendications voudriez-vous faire en direction du ministère du Tourisme? 

A la fin du mois d’avril, nous avions proposé une liste de 7 revendications pour essayer de trouver des solutions aux problèmes causés par cette pandémie, parmi lesquelles : l’application du protocole sanitaire, l’octroi de crédits bancaires, afin d’aider les agences de voyage à traverser cette période, et le report ou l’annulation des cotisations fiscales et parafiscales puisque nous étions à l’arrêt total.

Comment avez-vous vécu l’épisode de Béchar (fermeture des établissements hôteliers et des circuits touristiques du 28 décembre au 2 janvier dans les communes de Taghit et Béni-Abbés)?

C’était une calamité. Une catastrophe pour les agences de voyage qui n’ont pas travaillé durant 10 mois. Et quand elles ont commencé à préparer les fêtes de fin d’année et la saison saharienne, nous avons été surpris par une décision, prise le jeudi 24 décembre, à 16h00, et qui était l’annulation des prestations dans les régions touristiques de Taghit et Béni-Abbés. Ce qui a, bien évidemment, engendré une vraie catastrophe pour les agences de tourisme avec de grosses pertes financières et psychologiques aussi, car ces dernières ont loué des bus, acheté des billets d’avion et n’ont pu se faire rembourser. Idem aussi avec les maisons d’hôte, les hôtels…etc. Les autorités locales auraient dû prendre ces mesures en début du mois de décembre et non pas 3 jours avant l’arrivée des touristes vers ces régions.

Comment s’annoncent les vacances d’hiver?

Pour le moment il n’y a rien car le choc a été terrible pour les agences de voyage par rapport à ce qui s’est passé à Béchar. Et toutes les agences ont peur, désormais, de ce genre de décisions irresponsables. Ces décisions ne doivent plus être prises avec de tels délais et une telle légèreté. Très peu d’agences organisent des circuits pour ces vacances d’hiver. 90 % d’entre-elles sont fermées et n’ont pas rouvert, notamment après l’épisode de Taghit où même celles qui avaient rouvert ont préféré refermer.

Un dernier mot?

Nous demandons au gouvernement de satisfaire les revendications des agences de voyage et l’application des décisions de la Banque centrale quant à l’octroi de crédits bancaires. Le président de la République a parlé de crédits sans intérêts en direction des PME mais, à ce jour, nous n’avons encore rien vu. Nous demandons aux responsables du tourisme l’application de ces décisions envers un secteur sinistré, comme l’a présenté le ministre du Tourisme. Mais qu’ont-ils fait pour ce secteur? Quelles aides a reçu ce secteur? Pourtant, le président a demandé de développer, en priorité, les secteurs de l’agriculture, de l’industrie et du tourisme!

Nassim ILÈS