Vietnam: 110e anniversaire de la naissance du Général Giap (Contribution)

LE GÉNÉRAL GIAP OU LA REFONDATION DE L’HISTOIRE 

Le Vietnam, une grande nation forgée par une matrice révolutionnaire, jalonnée tout au long de sa longue marche vers sa libération, l’ascension du peuple vietnamien vers son indépendance, est l’œuvre d’une détermination sans faille des résistants vietnamiens. L’une des icônes de ce combat libérateur n’est autre que cet homme de petite taille, mince et dégageant une grande sérénité. Un regard imposant dénotant à travers ses yeux globuleux une insatiabilité pour les livres dont le célèbre pamphlet anti français intitulé « le procès de la colonisation française » de l’auteur Nguyen Ai Quoc qui n’est autre que celui qui allait devenir son maître à penser Ho Chi Minh.

 Une plume en guise d’un fusil

Son nom Vo Nguyen Giap, né le 25 août 1911, dans la commune de LôcThuy, district de LêThuy, rattaché à la province de Quang Binh (Centre). Ce véritable dépositaire d’un noble combat en filiation avec une chaine ininterrompue de toute une tradition insurrectionnelle et révolutionnaire. Cet acteur majeur de la dynamique historique du vingtième siècle partageant avec Napoléon Bonaparte vaillance et sens de la stratégie et honorant la mémoire du vieux révolutionnaire Phan –Boi-Chau  qui demeure l’une des personnalités politiques incontournables de l’histoire politique du Vietnam. ,

Giap, qu’on peut traduire en français par Armure ou bouclier, a été celui qui a assuré en l’espace de trente ans la grande rupture avec l’ordre coloniale et capitaliste. Ce stratège militaire hors pair a, dès sa tendre jeunesse, opté pour l’engagement révolutionnaire. La chronique familiale rapporte cette grève qu’il a mené à 15 ans contre les agissement d’un directeur qui leur refusait de lire la presse progressiste.

Après son adhésion a la ligue révolutionnaire de la jeunesse, véritable pépinière des futurs militants chevronnés où il se familiarisa avec l’action politique, celle dédiée à la libération des pays indochinois, il ralliera par la suite, en 1930, le nouveau parti communiste indochinois.

Abreuvé aux sources du marxisme, il repensa le monde selon la dialectique de Karl Marx appuyé par les thèses révolutionnaires, seules garantes de la libération et de la paix du peuple indochinois. Ses études universitaire en sciences juridiques, son attachement à l’enseignement de l’histoire sont autant de stations qui ont ponctuées sa voie révolutionnaire, un cheminement sanctionné par son élection auprès du comité des journalistes de Tonkin. Ainsi il entama son métier de journaliste en signant son premier article titré « A bas le tyranneau de Quoc Hoc » un texte paru dans Annam que dirigeait l’avocat  Phan Van Tri  et dans lequel il défendait la libération des détenus politiques Phan Boi Chau, Phan Chu Trinh.

Ses activités politiques lui ont valu plus de deux ans de prison de 1930 à 1932. La politique répressive de l’envahisseur français n’a pas épargnée son épouse qui a subi les pires tortures et la plus hideuse des exécutions.

Sa carrière journalistique a été très riche, empruntant tantôt le pseudonyme de Hai Tranh livrant des textes forts et poignants pour le compte du journal Tieng Dan « La voix du peuple » et tantôt le nom de Van Dinh ou il plaida la cause de  la démocratie sur les colonnes d’une publication dépendant du mouvement scout, un organe de presse qu’il a réussi avec le concours de son camarade Dang Thai Mai, le 6 juin 1936, a  refonder et a transformer en un véritable catalyseur de la voix du peuple.

Cet indéniable talent journalistique il le mettra a profit de l’entreprise révolutionnaire notamment au cours des guerres successives contre les envahisseurs français et américains, publiant des articles dans les journaux « GiaiPhong » ou drapeau de libération, « CuuQuoc » qui signifie en français le salut national et enfin Sao Varg rappelant l’étoile d’or du drapeau vietnamien.

Ces textes trempés dans la sève révolutionnaire galvanisaient les soldats tapis dans le maquis guettant fantoche et ennemi étranger, des pamphlets épiques glorifiant la guerre du peuple faisaient la une du prestigieux journal du parti « Lao dong » ou travail dont Giap occupé le poste de rédacteur en chef.

Giap-Ho Chi Minh : La rencontre d’un homme avec son destin

Sa rencontre avec le père de la nation Ho Chi Minh a été l’un des tournants décisifs dans son parcours révolutionnaire. Cette station majeure dans son cheminement a été livrée dans son ensemble dans son livre « extrait d’un peuple héroïque souvenirs d’un militant », un ouvrage dont sa première partie aborde ce croisement des trajectoires de deux figures emblématique de l’histoire de l’indépendance du Vietnam : « Après le Têt, l’Oncle Ho revint à son tour dans le pays. Il établit son P.C. dans la grotte de Pac Bo, au sein d’un massif montagneux de deux à trois kilomètres de large sur cinq à six kms de long, à un kilomètre seulement de la frontière. »

Cette rencontre éclaira son approche doctrinale et redynamisa sa fougue révolutionnaire, ainsi naîtra une complicité sans faille, et une fidèle loyauté entre Giap et l’oncle Ho.

Cet événement a pesé de tout son poids pour amorcer le début de la carrière militaire de celui qui allait épouser pour la vie le titre du généralissime « j’ai rencontré le président Ho Chi Minh pour la première fois en Chine, en 1940, c’est là qu’il m’a demandé d’étudier les questions militaires. je lui ai répondu que j’étais plus habitué à manier la plume que l’épée »

Revisiter l’histoire de la révolution vietnamienne nous invite a saisir la singularité de cette entité libératrice qui a lancé juste après la conférence de PacBo, la constitution de ligue pour l’indépendance du Vietnam connue sous le nom du Vietminh, qui a réussi a jumeler l’engagement doctrinal foncièrement communiste et la fibre nationaliste tournée vers la rupture totale avec la colonisation. Ces actes fondateurs des instances souveraines du Vietnam en guerre ont été suivis le 22 décembre 1944 par la création des brigades de propagande armées ou l’armée du Vietnam, un cadre structurant la révolte contre les fascistes japonais et les occupants français.

Ce noyau dur ayant fait ses preuves dans la province de Cao banc a essaimé ses unités sur les autres localités des villages , cette instance visant la conquête de l’indépendance a réussie,  grâce au General Giap, qui a troqué sa plume le temps d’un assaut contre un fusil. Il a ainsi mobilisé d’autres entités d’appui et de propagande.

Naissance de la république démocratique du Vietnam

A l’aune de la fin de la deuxième guerre mondiale les français ont été contraints par la force des armes d’adhérer au compromis ouvrant la voie à la proclamation par Ho Chi Minh de la naissance république démocratique du Vietnam : « Cette fois, la conjoncture nationale et internationale nous est extrêmement favorable, notre parti ne doit pas laisser passer l’occasion, nous devons prendre la direction de la lutte pour la conquête de l’indépendance quoi qu’il en coûte, même  si toute la cordillère vietnamienne doit être la proie aux flammes ».

Une journée historique rehaussée par une entrée triomphale de l’oncle Ho le 2 septembre 1945 ou fut proclamé l’indépendance a la célèbre place Ba Dinh de Hanoi. Cette corrélation entre le politique et le militaire a été repenser a la lumière de l’évolution de la situation régionale et internationale laissant apparaître l’empreinte de général Giap qui venait d’être nommé ministre de l’intérieur du gouvernement.

Dien Bien phu ou l’académie du maquis

La débâcle de Dien Bien Phu, a été la dernière séquence de la colonisation française et sa guerre spoliatrice d’Indochine qui a duré 9 ans, une guerre sauvage marquée par la perte de 100000 soldats côté français dont 2000 officiers. Les accords de Genève du 20 juillet 1954 ont mis fin à une guerre, celle de toute l’entreprise coloniale.

A ce titre, le général Giap incarne l’essence même de la stratégie militaire baptisée guerre du peuple. Une démarche rigoureuse foncièrement marxisante traçant les objectifs primordiaux de tout un peuple en guerre et dont l’unité nationale demeure le socle de cet idéal libérateur, la souveraineté territoriale et une parfaite structuration des forces du Vietminh appuyées par les bases arrière de l’entreprise révolutionnaire.

Celui qui fut journaliste porté sur l’exercice du style et la persuasion par l’écrit s’est avéré un des stratèges militaires les plus emblématique du vingtième siècle. Un petit rappel historique de la guerre de Dien Bien Phu s’impose. Le mode opératoire des incursions des patriotes vietnamiens adopté par le général Vo Nguyen Giap répondait à l’esprit de la tactique « attaque éclair, victoire éclair » qui consistait à harceler l’ennemi pendant plus de trois jours. Giap a intégré toute la pensée stratégique du Vietnam depuis la théorie de la guérilla à celle de la guerre du peuple en s’abreuvant de la sagesse de Sun Zi auteur de la primauté du politique sur le militaire. Le général Giap a été bel et bien un fin connaisseur de la logistique. L’effort de guerre mobilisait plus de 260.000 porteurs, 20000 bicyclettes, 11.800 radeaux, 400 Camions et 400 chevaux.

Cette préparation minutieuse de l’effort de guerre et la programmation presque chronométrée de l’assaut final répondent dans leur ensemble a l’esprit napoléonien prônant la guerre surprise d’un côté et cadre également avec une lecture clausewitzienne des rapports de force et l’option d’une guerre de l’usure. Plus de 57 Jours de combats féroces donnant l’avantage aux troupes de Général Giap qui a entamé le premier assaut le 13 mars 1954 contre le point d’appui Beatrice suivi par la suite par d’autres attaques éclairs et efficace pour atteindre, le 7 mai 1954, le QG du général des Castries annonçant ainsi la fin de la guerre et le coup d’envoi des accords de Genève du 30 juillet 1954.

Les accords de Genève ont consacré la division du pays vietnamien scindé en deux, le nord incarné par la république socialiste du Vietnam et le nord formé d’une entité de fantoche pro-occidentale.

L’Amérique souffle sur son apocalypse

Le général Giap natif de la zone dite la 17ème parallèle a été animé de cet idéal de l’unité du peuple vietnamien et épris de cette fibre nationaliste anti impérialiste. Les états unis d’Amérique ne savait pas qu’elle allait creuser sa propre tombe et entraîner les troupes américaines dans un épouvantable apocalypse. L’establishment américain se projetant a long terme dans une véritable lutte contre le camp sino-soviétique, entretenu par le contexte de la guerre froide, a fait de l’agression des destroyer dans le golfe de Tonkin le meilleur des prétextes pour s’engager dans la guerre des 10.000 jours contre le peuple vietnamien. Un crime de guerre marqué par le largage de napalm et l’agent orange provoquant 3.8 millions de civils et militaires.

Le général Giap qui a été l’artisan de la victoire de Dien bien phu a encore démasqué cet impérialisme qui n’apprend pas les leçons annonçant l’une des grandes démonstrations du génie militaire a savoir la fameuse piste de Ho Chi Minh assurant au nord une fluidité de l’approvisionnement permanent en armes et en hommes, l’ultime étape avant la grande offensive du têt, au mois de février 1968, et qui a été couronnée par la déroute de l’armée américaine, La stratégie militaire de l’armée vietnamienne a  leurrer le camp ennemi a travers la diversion de l’opération Khe San.

La réunification au cœur de la république socialiste du Vietnam

La 17ème parallèle est devenu un mauvais souvenir, la réunification une vérité absolue et le rêve d’une génération venait de se réaliser. Les accords de Paris ont ramené à la table des négociations les fervents défenseurs de l’option militaire.

La guerre du peuple a imposé, de par sa singularité en matière de logistique, de stratégie et de la maîtrise du segment de l’intelligence, la chute de Saigon le 30 avril 1975. Une victoire de tout un peuple martyrisé et sacrifié pour les idéaux de la souveraineté et de l’unité nationale. Le vœu des masses populaires s’est concrétisé avec la proclamation par l’assemblée populaire vietnamienne de la réunification un certain 2 juillet 1976.

Ce 110 anniversaire de la naissance du Général Giap est un moment de ressourcement et de souvenir, celui d’un homme qui a réussi, grâce a la volonté et a l’adhésion de son peuple, a pesé sur le cours de l’histoire.

La révolution vietnamienne a été d’un apport capital pour les autres expériences révolutionnaires dans le monde notamment le sursaut du 1er novembre 1954 qui a épousé les grandes valeurs du combat libérateur du général Giap dont l’indépendance nationale et la rupture avec la féodalité et les forces réactionnaires.

Le président du GPRA, Ferhat Abbes, a solennellement honoré le sacrifice du peuple vietnamien. La bataille de Dien Bien Phu, qui ne fut pas seulement une victoire militaire, a été un symbole. Elle est le Valmy des peuples colonisés.

Le général de la paix a eu cette grandeur d’esprit vietnamienne se détachant du romantisme révolutionnaire et accompagnant la locomotive du développement du pays en optant pour la politique du renouveau économique « Doi Moi » adoptée en 1986. Véritable baromètre des grandes mutations économique, un essor crédité d’une des croissances économiques les plus dynamiques. Une démarche appuyée par sa grande sensibilité écologique et sa défense acharnée du domaine maritime et insulaire vietnamien.

Le général Giap, gratifié de la grande distinction de l’ordre de l’étoile d’or, est décédé le vendredi 4 octobre 2013 à l’âge de 102 ans.                                                       

Yazid Ait Mahieddine