Frédéric Chopin, Polonais par excellence (contribution du ministre Polonais de la Culture)

«Dans Chopin, il y a tout ce qu’on nous défendait : les costumes polonais bariolés, les ceintures brodées avec du fil d’or, les coiffes de Cracovie, les cliquetis des épées de nos nobles, les éclats des faux de nos paysans, les gémissements d’une poitrine blessée, la révolte d’un esprit enchaîné, les croix de cimetières, les petites églises de campagne, les prières de cœurs affligés, la souffrance de la soumission, le regret de la liberté, la malédiction des tyrans, le chant joyeux de la victoire», dit, en 1910, au centième anniversaire de Frédéric Chopin, Ignacy Paderewski, en décrivant avec tant de justesse la signification de la musique de Chopin pour une nation polonaise asservie et démembrée par l’oppression des trois absolutismes étrangers, et en accentuant par là même son profond enracinement dans la culture polonaise.

Pour les contemporains de Chopin, la forte imprégnation de son œuvre par l’élément national fut évidente dès le départ. Déjà en 1837, Heinrich Heine, conscient de la richesse des traditions européennes dont puisait Chopin (le poète décelait dans ses compositions tantôt l’élégance et le charme de la culture française, tantôt «la profondeur romantique» de la culture allemande), soulignait : «La Pologne lui a donné son sens chevaleresque et sa douleur historique ». Le critique parisien Ernest Legouvé écrivait après un concert qu’il n’y avait pas un, mais deux Chopin, «l’un patriote, l’autre artiste; l’âme du premier ranime le génie de l’autre» et Wilhelm von Lenz, à un moment élève de Chopin, s’extasiait après sa mort : «Il donnait la Pologne; dans ses compositions il y avait la Pologne ».

Pour souligner le caractère polonais de Chopin, on se sert souvent d’un stéréotype : on se plaît, en effet, à retrouver dans ses compositions – ses mazurkas par exemple – l’écho des mélodies issues de la culture populaire. C’est oublier ce que nota le premier biographe de Chopin, le compositeur et virtuose Franz Liszt: «il résuma dans son imagination, il représenta par son talent, un sentiment poétique inhérent à sa nation (…). Et cela non point seulement parce qu’il a pris le rythme des Polonaises, des Mazurkas, des Cracoviens et qu’il a appelé de ce nom beaucoup de ses écrits». Loin de là : «il employa toutes les formes dont il s’est servi à exprimer une manière de sentir propre à son pays, presque inconnue ailleurs (…).

Ses Préludes, ses Études, ses Nocturnes surtout, ses Scherzos et ses Concertos – ses compositions les plus courtes, aussi bien que les plus considérables – respirent un même genre de sensibilité, exprimée à divers degrés, modifiées et variées en mille manières, toujours une et homogène».

Les traits nationaux de la musique de Chopin sont donc beaucoup plus profonds ; elles ne s’expriment pas uniquement par des inspirations folkloriques. «Pourquoi le „langage des sons” de Chopin – demandait l’écrivain et critique musical Bohdan Pociej – en étant si polonais, en puisant dans les sources polonaises de la culture, est-il aujourd’hui à la fois tellement universel et compris dans tous les pays et sur tous les continents? Où réside-t-elle donc (substantiellement) l’essence de la polonité de la musique de Chopin?».

Avec les années, cette sensation de la polonité substantielle de l’œuvre de Chopin se renforça encore. En 1865, dans son poème Le Piano de Chopin, Cyprian Kamil Norwid donna un magnifique résumé du compositeur : «C’était la Pologne à son zénith/ Dans l’excellence de l’Histoire». Au siècle suivant, les voix sur le caractère national de la musique de Chopin ne faiblirent pas, dont témoignent cette formule catégorique de Theodor W. Adorno, philosophe, sociologue, théoricien de la musique et compositeur : «Il faut vraiment se boucher les oreilles pour ne pas entendre que la Fantaisie en fa mineur de Chopin est une sorte de musique de triomphe, que la Pologne ne serait pas perdue et (…) qu’un jour elle ressusciterait».

Le caractère à la fois polonais et européen, local et universel, les émotions et la perfection formelle sont les multiples clés pour comprendre l’œuvre de Chopin. Aujourd’hui, interprétée par les plus grands pianistes du monde, écoutée par des millions de mélomanes (et pas uniquement eux), du Japon au Nord du Canada, elle est la meilleure carte de visite de la culture polonaise, toujours actuelle de par sa polonité et son universalisme.

Pour votre information : le mural sponsorisé par l’Ambassade de Pologne avec le visage de Chopin, une création d’un jeune Algérien, a été dévoilé au campus de l’Ecole des beaux-arts à Alger au mois de mars de cette année.

Piotr Gliński, vice-premier ministre, ministre de la Culture et de l’héritage national de la Pologne

Texte publié dans le mensuel Wszystko Co Najważniejsze (Pologne) dans le cadre d’un projet d’éducation historique de l’Institut de la mémoire nationale et avec la Banque Nationale de Pologne.