L’Ambassadeur de Turquie : « La beauté de l’Algérie est incomparable » !

L’ambassadeur de Turquie en Algérie, S.E.M. Mehmet Poroy, a bien voulu, dans l’entretien qu’il nous a accordé, nous livrer ses impressions sur les relations bilatérales qui existent entre nos deux pays, notamment sur les plans culturel et touristique. 

Excellence, voilà plus de 3 ans que vous êtes en Algérie. Quelles sont vos impressions ?

Question difficile. D’abord, parce que l’Algérie est un grand pays avec un grand potentiel dans tous les domaines, y compris dans le tourisme. Et parce que la Turquie est présente dans presque tous les domaines, de la culture à l’économie en passant par la politique. Donc ma première impression est une satisfaction personnelle et officielle du niveau des relations que nous avons avec l’Algérie.

Au niveau politique, nous avons eu des visites au plus haut niveau, dernièrement, avec la venue du président de la République de Turquie M. Recep Tayyip Erdoğan et aussi avec la venue de M. le ministre des Affaires Étrangères de Turquie. Donc, ce sont là des occasions pour des échanges de vues sur diverses questions. Des rencontres fructueuses sur tous les plans.

Au niveau économique, ça se passe très bien avec des investissements turcs à hauteur de 3,5 milliards de dollars qui fait de la Turquie le 1er investisseur étranger, en dehors du secteur des hydrocarbures, en Algérie. Les sociétés turques activent dans presque toutes les wilayas, dans le secteur de la construction, de l’habitat…avec un niveau commercial de plus de 4 milliards de dollars pour 2018. Et nous avons des relations très étroites et fructueuses dans presque tous les domaines.

La culture fait également partie de ces relations fructueuses parce que nous partageons avec l’Algérie un passé commun qui date de 5 siècles maintenant. Nous avons partagé 3 siècles avec nos frères algériens…

« Nous partageons beaucoup de choses en commun »

Justement, comment se portent les relations culturelles entre l’Algérie et la Turquie ?

Nos relations, dans tous les domaines, avancent très bien parce que nous avons des bases très solides. Au niveau culturel ça reste très important parce que nous avons passé 3 siècles ensemble avec beaucoup de ressemblances dans nos traditions et la culture des deux peuples. Nous partageons beaucoup de choses en commun. Peut être que les seules différences sont la langue arabe et le français qui ne sont pas parlés en Turquie. Mais même dans ce domaine là, la langue turque contient beaucoup de mots arabes.

On constate une interaction entre les deux cultures. Sur ces bases, nous organisons des activités culturelles en coopération avec la partie algérienne, des associations ou bien des institutions étatiques, dans le but de mettre en avant ces deux cultures qui se ressemblent beaucoup. Et nous essayons d’organiser des activités scientifiques, aussi, pour mettre en lumière les vérités historiques de cette période que nous avons partagée avec l’Algérie.

Vous avez déclaré, dans un précédent entretien, qu’il fallait renforcer la coopération culturelle pour valoriser le passé historique et faire connaitre aux jeunes l’histoire des relations algéro-turques. Qu’a-t-il était fait dans ce sens ?

Nous avons organisé des expositions d’anciens documents ottomans sur l’Algérie. Des expositions communes, en coopération avec les archives nationales algériennes et turques, à l’occasion du 500ème anniversaire de la venue des frères Barberousse ici à Alger. Donc, nous avons voulu profiter de cet anniversaire pour commémorer ces héros, d’abord, et puis aussi pour montrer au public les fondements de ces relations. Par exemple, les deux peuples, algérien et turc, ne connaissent pas très bien ces documents. Surtout que nous en avons trouvé de très intéressants comme des lettres du Diwan d’Alger qui invite le sultan ottoman d’envoyer les frères Barberousse pour les protéger contre l’occupant chrétien de l’époque qui était les espagnols en ce temps là.

Où avez-vous trouvé ces lettres ?

Elles étaient dans les archives nationales turques. On a remis des copies aux archives nationales algériennes et vous avez ces copies sur mon bureau aussi. Donc le but est de montrer des vérités historiques et non pas de rentrer dans les commentaires. C’est aux historiens de faire des évaluations. Notre devoir à nous est de montrer ces vérités historiques et ces documents forment une base solide dans ce domaine là.

Nous avons, également, organisé des activités culturelles comme un défilé d’anciens costumes de l’époque ottomane en coopération avec une association de Médéa qui, elle aussi, a présenté les anciens costumes de Médéa et où l’on a vu des similitudes. On a aussi organisé une soirée de « Hanna » (Henné) algérienne et turque et c’était presque la même chose. Nous avons donc des valeurs communes que nous partageons avec le peuple algérien. Et puis, nous avons organisé un concert de musique avec un ensemble d’amitié algéro-turc, avec des musiciens des deux pays, pour montrer l’amitié qui existe entre nos deux pays et nos deux peuples.

Et dernièrement, en 2018, nous avons construit, en coopération avec la wilaya d’Ain Témouchent, une stèle de Baba Aroudj à l’endroit où il a été tué, il y a 5 siècles, que nous avons commémoré avec la présence du ministre de la Culture de l’Algérie, pour lequel nous sommes très reconnaissants, qui a déclaré que ce monument est un « document » de notre mémoire commune.

Vous avez aussi parlé de l’ouverture d’un centre culturel turc afin de promouvoir, entre-autres, la langue turque…

Nous avons, effectivement, fait cette demande d’autorisation d’ouverture aux autorités algériennes qui est en cours d’étude. Le but de ce centre culturel serait, d’abord, de continuer ces activités culturelles que nous organisons en tant qu’ambassade actuellement. Et d’un autre côté, comme vous l’avez indiqué, ça serait aussi pour l’apprentissage de la langue turque. Pour les universitaires, c’est plus facile, puisqu’il y a, actuellement, cinq universités (Alger, Constantine, Oran, Médéa et Sétif) où l’on retrouve des sections de turcologie. Alors que dans d’autres universités, il y a des cours de langue turque.

Mais pour le reste de la population nous n’avons pas ces facilités. Et donc, une fois ce centre culturel ouvert, ça sera une occasion pour octroyer des cours de langue turque puisqu’il y a un grand intérêt de la part des algériens pour plusieurs raisons telles-que les liens économiques, avec la présence des sociétés turques de construction, de commerce, des investissements turcs et la création de plus de 22.000 emplois.

« En Algérie, dans chaque ville vous avez l’impression de vous retrouver dans un autre pays »

Quelles villes avez-vous déjà visitées ? Et quelle est, ou quelles sont celles qui vous ont le plus marquées et pourquoi ?

Pour le moment j’ai visité 24 wilayas. J’ai beaucoup apprécié Tlemcen qui est une ville impressionnante avec son passé et ses richesses culturelles telle-que la mosquée de Sidi Boumédiene. C’est une wilaya où les turcs, durant la période ottomane, étaient présents. Pour l’est, c’est Souk Ahras avec une géographie et une verdure très agréables. Pour le désert, j’ai visité Timimoun, puisqu’on parle de tourisme. Le Sahara est quelque chose qui ne se trouve pas en Turquie. C’est pour cela que je l’ai trouvée très originale. En fait, toutes les villes que j’ai visitées ont leurs propres spécificités. Comme l’Algérie est un grand pays, le plus grand pays d’Afrique, dans chaque ville vous avez l’impression de vous retrouver dans un autre pays avec des richesses et des diversités culturelles et naturelles très importantes. Il y a aussi Constantine avec sa géologie. C’est une ville très spéciale.

« 280.000 algériens ont visité la Turquie en 2018 »

Plus de 210.000 algériens ont visité la Turquie en 2017 avec une progression de 20% par rapport à 2016. Pourquoi un tel engouement d’après vous ?

En fait, en 2018, ils sont 280.000 algériens à avoir visité la Turquie. Et il y a toujours une impressionnante augmentation. Il y a beaucoup de choses qui attirent les algériens en Turquie. D’abord, il y a tous ces liens culturels, historiques et amicaux que j’ai mentionnés. Ce sont des atouts qui créent un intérêt pour les algériens.

Le tourisme turc a beaucoup avancé avec tous les investissements, tous les hôtels et avec un système du « tout inclus ». La beauté culturelle d’Istanbul, les richesses naturelles de la méditerranée. L’aspect culturel est important. Il y a aussi beaucoup de touristes qui visitent Konya qui est la ville où Muhammed Celâleddîn-i Rumi (Djalal ad-Din Muḥammad Balkhi ou Djalal ad-Din Erroumi) enseignait sa philosophie. Le fameux soufie du 13ème siècle. Et comme le soufisme est important aussi ici, en Algérie, il y a toujours cet aspect qui attire les gens.

Il y a aussi le tourisme de santé qui attire beaucoup d’algériens pour s’y faire soigner et, en même temps, ils profitent de leurs séjours pour y passer leurs vacances. La Turquie est devenue la 2ème destination touristique des algériens, après la Tunisie, et nous en sommes fiers. Nous sommes très heureux de pouvoir les accueillir et de leur montrer l’hospitalité turque égale à l’hospitalité algérienne.

Est-ce que les algériens sont plus portés sur le tourisme culturel, balnéaire, médical ou le shopping ? Et quelles sont les villes qu’ils visitent le plus ?

Pour la majorité c’est des visites touristiques. Nous avons établi, depuis 2 ans, des vols directs, quotidiens, avec Air Algérie et la Turkish Airlines, vers Antalya, qui est l’endroit le plus choisi, non pas seulement par les algériens, mais par tous les touristes du monde. Il y a Istanbul également, qui est une ville unique au monde, qui se trouve sur deux continents en même temps avec son passé historique et ses richesses culturelles et avec des possibilités de shopping. Nous voulons lancer Konya aussi, comme je l’ai mentionné, pour des visites culturelles et religieuses. Il y a aussi la partie de la mer noire qui est intéressante et Izmir, l’une des plus grandes villes de la Turquie, qui se trouve sur la côte Égée et qui est très attractive.

Qu’en est-il des visas ?

La flexibilité dans l’octroi des visas explique, entre autres, le grand engouement des algériens pour la Turquie. Donc, pour les personnes qui ont plus de 35 ans et celles qui ont moins de 18 ans, nous avons un système de visa électronique où ils peuvent payer directement avec leurs cartes de crédit, sur internet, sans avoir besoin de se déplacer. Pour les 18- 35 ans, nous avons commencé à travailler avec la société VSF Global. Après avoir fourni leurs dossiers, ils obtiennent le visa en 2 jours maximum. Quant aux hommes d’affaires, après avoir fourni leur registre de commerce, nous leur octroyons des visas à entrées multiples allant jusqu’à 3 ans. Notre but est de faciliter les échanges humains entre les deux peuples et de renforcer les liens culturels, économiques et autres.

« L’Algérie a un système d’octroi de visas un peu dur »

Et est-ce que vous avez les mêmes facilités d’octroi de visas pour les citoyens turcs qui voudraient visiter l’Algérie ?

Je ne peux pas dire que c’est le cas. Parce que l’Algérie a, en général, et pas seulement pour les turcs, un système d’octroi de visas un peu dur. J’ai fait part aux autorités algériennes de notre souhait de voir beaucoup plus de touristes turcs venir visiter l’Algérie parce que, comme je l’ai dit précédemment, l’Algérie a un grand potentiel touristique, surtout pour les turcs si vous prenez en compte ce passé historique commun.

Par exemple, avec la restauration de la mosquée Ketchaoua, la Casbah, avec ses attractions et son originalité historique, tous les palais qui se trouvent aux alentours, cette partie d’Alger, la capitale, est devenue un pôle touristique qui peut attirer les turcs. Et puis, il y a le Sahara. On pourrait, par exemple, organiser des circuits avec la visite d’Alger, et aller passer quelques jours au Sahara, à Timimoun ou Djanet… Mais, pour le moment, nous n’avons pas un tel flux de touristes turcs. Ce sont surtout les hommes d’affaires qui travaillent ici, et les membres de leurs familles, qui visitent l’Algérie.

La Turquie est classée 9éme destination touristique mondiale, avec 30 millions de touristes en 2017 et une progression de 30% en 2018, et qui a pour objectifs d’atteindre les 50 millions de touristes en 2023 (d’après le ministre de la Culture et du Tourisme turc) et des revenus de 50 milliards de dollars. Quel est le secret de votre réussite sur ce plan là ? 

D’abord il y la beauté naturelle et les richesses culturelles et historiques de la Turquie. La Turquie n’est pas aussi grande que l’Algérie, mais nous avons aussi les 4 saisons, en même temps, sur l’ensemble du pays. Le climat est très diversifié. Nous nous trouvons au centre de diverses civilisations qui y ont vécues dans le passé. Nous avons des richesses culturelles et archéologiques très importantes sur tout le territoire de l’Anatolie et, bien sûr, l’infrastructure touristique avec des hôtels 5* à des prix très compétitifs.

Il faut, également, indiquer l’hospitalité du peuple turc qu’on peut comparer à celle du peuple algérien. Ceci attire beaucoup de monde, surtout avec la croissance de l’islamophobie dans les pays européens. Et donc, beaucoup de touristes des pays musulmans ont commencé à choisir la Turquie qui est un pays moderne avec une économie libérale et une population musulmane. Cela aussi a eu une certaine influence sur le nombre croissant de touristes qui visitent la Turquie.

« L’Algérie a un grand potentiel touristique »

Que pensez-vous du potentiel touristique de l’Algérie ? 

L’Algérie a un grand potentiel touristique. Sa beauté est incomparable avec les autres pays. Ses diversités géographiques sont un grand atout. Vous avez les côtes méditerranéennes, le Sahara, les Aurès… Une diversité qui peut attirer beaucoup de touristes.

Combien de touristes turcs sont venus en Algérie en 2018 ? 

Je n’ai pas les chiffres, mais c’est très faible.

Pourquoi si peu de touristes turcs dans un pays qui fait, pourtant, parti de votre histoire ? 

Avec une certaine flexibilité sur le système des visas, je crois que les turcs vont commencer à visiter l’Algérie pour voir toutes ses beautés et ses richesses.

Qu’en est-il de la coopération algéro-turque en matière de tourisme ? 

Nous avons fait un 1er pas très important avec la signature d’un protocole de coopération lors de la visite de notre président en Algérie au mois de février 2018. Une coopération est prévue au niveau des institutions des ministères concernés pour la constitution de commissions. On va étudier les possibilités et les mesures concrètes qu’on peut prendre pour renforcer les liens dans ce domaine.

La Turquie a investi 3,5 milliards de dollars en Algérie. Y a-t-il eu des investissements dans le secteur du tourisme ? 

Des investissements non, mais il y a des hommes d’affaires turcs qui sont actifs donc la construction de l’infrastructure touristique en l’Algérie. Par exemple, à Sidi Fredj, il y a une société turque qui est entrain de construire un hôtel et d’en rénover un autre. Il y a, également, d’autres sociétés turques qui activent dans le domaine de la construction des hôtels touristiques dans diverses wilayas de l’Algérie. Et aussi, l’intérêt d’une société turque pour la gestion de ces hôtels et qui est en contact avec des partenaires potentiels.

D’après les derniers chiffres, l’Algérie, qui a un potentiel touristique certain, comme vous venez de le souligner, n’a reçu que 2 millions de touristes en 2018, dont près de la moitié sont des algériens rentrés passer leurs vacances et fêtes religieuses en famille. D’après vous, que doit-on faire pour développer notre tourisme ? 

Je préfère laisser les autorités algériennes répondre à cette question. Mais pour encourager la venue de touristes turcs, il y a déjà la flexibilité de l’octroi des visas, comme je l’ai déjà indiqué, et qui pourrait être une mesure essentielle pour accélérer leur arrivée. Sinon, à part cela, développer les infrastructures et augmenter la qualité des services. Ce sont des conditions sine qua non du tourisme pour tous les pays. Ce n’est pas spécifique à l’Algérie.

Vous êtes dans le top 10 des pays les plus touristiques au monde. Pourquoi ne pas nous faire profiter de l’expérience turque en matière de tourisme ? 

Cette coopération bilatérale qui a été initiée par la signature du protocole de coopération, que j’ai mentionné, pourrait être un outil très important pour un échange d’expériences. Et lors de ces échanges, on pourrait discuter aussi des mesures à prendre pour augmenter le nombre de touristes turcs qui souhaiteraient visiter l’Algérie. Il y a donc des mécanismes qui ont été mis en place pour étudier tous ces problèmes.

« Il y aura un grand intérêt des touristes turcs pour l’Algérie »

Mais y a-t-il une réelle demande de touristes turcs qui voudraient venir en Algérie ? 

Pour l’instant je ne peux pas dire qu’il y a de la demande parce que cela dépend du choix des tours opérateurs qui organisent des voyages dans tous les pays, et pas seulement en Algérie. Donc, une fois que ces agences et tours opérateurs s’intéresseront à la destination Algérie, il y aura un grand intérêt pour les touristes, j’en suis certain. Nous encourageons une telle possibilité parce que nous pensons que les échanges humains contribueront dans nos relations culturelles, économiques et même politiques. L’aspect historique, les ressemblances traditionnelles et culturelles et, aussi, les richesses naturelles et cultuelles de l’Algérie sont des atouts très importants qui peuvent attirer les touristes turcs.

Quel est le plat algérien que vous appréciez le plus ? 

(Rires). La chorba fric.

Je vous laisse le mot de la fin. 

Comme vous l’avez dit, j’entame ma 4éme année en Algérie. Et je suis très satisfait d’être ambassadeur de Turquie dans un pays frère et ami comme l’Algérie. J’ai, partout, été accueilli chaleureusement, que cela soit de la part des autorités ou de la population. Nous avons pu travailler, en étroite collaboration, avec toutes les autorités concernées pour renforcer nos relations bilatérales dans tous les domaines. Et j’en suis reconnaissant aux autorités et au peuple algériens.

Merci aussi à « Culture Algérie » de m’avoir donné cette occasion de pouvoir parler du tourisme qui est un aspect important de nos relations. Parce que ceci concerne, à la fois, les relations humaines, économiques et culturelles. C’est un aspect pour lequel nous attachons une grande importance.

Nassim ILÈS 

 

Mehmet Poroy, l'Ambassadeur de Turquie en Algérie
S.E.M. Mehmet Poroy