Sidi M’hamed «Boukabrine», Le mystère du Saint d’Alger aux deux tombes

Saint d’Alger, très invoqué pour sa baraka, Sidi M’hamed Boukabrine (l’homme aux deux tombes), est un érudit et une personnalité soufie du XVIIIe siècle originaire des montagnes de Kabylie. Il est le fondateur de la confrérie soufie « Rahmaniya ». Sur la liste des nombreux saints d’Alger, figure ce nom célèbre qui
aurait été trouvé enterré en deux endroits différents et son mystère reste total. Son mausolée, qui se trouve à l’intérieur même du cimetière qui porte son nom, au quartier d’El Hamma, à Alger, est classé sur la liste des biens culturels nationaux.

Naissance et premières études de Sidi M’hamed

Sidi M’hamed Ibn Abderrahmane appartenait à la tribu des Guejtoula d’où le surnom d’ « El-Guejtouli », « El-Djerdjeri » pour le Djurdjura d’où il venait et « El-Azhari » pour l’université Al-Azhar où il ira étudier et parfaire ses connaissances vers l’âge de vingt ans.

Il est issu de la faction des At Smaïl (ou Ait Smail) de la tribu berbère des Iguejtoulen, dans la région de Boghni, en Kabylie, où il naquit, selon certaines sources, vers 1720. Issu d’une famille de marabouts, Sidi M’hamed est très tôt dirigé vers les sciences de la religion musulmane. Il étudia dans l’une des zaouïa du Djurdjura surnommée «montagne de la lumière» (Djebel Ennour). Il apprend le Coran et les fondements de la religion auprès du Cheikh Sidi Hussein Ibn Aarab des At Iraten, qui fonda sa zaouïa après son retour d’Égypte.

À l’époque, les zaouïas du pays enseignaient la langue arabe, le Coran, le hadith, le fiqh, la charia, la poésie mais également les mathématiques et l’astronomie.

Retour aux sources et fondation de la Zaouia « Khalwatiya » après un
long apprentissage

Très jeune, déjà, il commence à étudier les sciences religieuses dans sa région d’abord. Par la suite, il entreprit un voyage au Moyen-Orient pour approfondir sa science et compléter ses connaissances.

M’hamed Ben Abderrahmane va alors à l’université Al-Azhar, en Égypte, pour étudier. Il réside dans le riouak (galerie) des maghrébins. Là, il se lie d’amitié avec le cheikh Ahmed Edderdir (1715-1786) qui prendra la succession du cheikh El Hafnaoui à la tête de la Tariqa Khalwatiya (voie spirituelle). Par l’entremise d’Edderdir, il rencontrera le cheikh El Hafnaoui qui l’initia, dirigea sa progression dans la Tariqa et le fit entrer en « Khalwa » (retraite spirituelle).

Sidi M’hamed adopte, alors, cette Tariqa et s’y attache. Après quoi, le cheikh El Hafnaoui l’envoie pour un long périple en Inde et au Soudan où il initia, parmi d’autres, le sultan du royaume de Darfour. Sa « s’yaha » (voyage spirituel), dans ces contrées lointaines, durera six années. De retour en Égypte, cheikh El Hafnaoui l’autorisa, alors, à retourner dans son pays. Après une très longue absence de trente ans, il revint dans sa faction des At-Smaïl et fonda, vers 1769, la première zaouïa Khalwatiya d’Afrique du Nord. Il initia de nombreux disciples autochtones dont Sidi Errahmouni, auteur de nombreux ouvrages de grammaires et de jurisprudence dans le rite musulman « malékite ».

La Khalwatiya est une pratique soufi, une voie (tariqa) parmi les nombreuses voies (toroq) adoptées par les soufis, chacun à sa manière, pour « atteindre la Vérité ». La Khalwatiya tire son nom du mot khalwa, qui signifie «retraite spirituelle », et pour la Tariqa Khalwatiya, la retraite spirituelle du pratiquant en est le principe fondamental en référence à la retraite spirituelle du prophète Mohamed (QSSSL), dans la grotte de Hira, et à la retraite du prophète Moïse sur le mont Sinaï. Le Khalwati, ou Khalwi, doit se retirer dans une grotte, ou alors dans un endroit calme et clos, pour pratiquer la prière, la méditation, le « wird », c’est-à-dire la récitation du Coran, et le « dhikr » qui est l’invocation des noms de Dieu. Cette retraite, avec très peu de nourriture, est d’une durée indéterminée.

Installation à Alger et propagation de la Tariqa Khalwatiya qui deviendra
Tariqa Rahmaniya

Par la suite, il décide de s’installer à Alger pour y fonder une autre zaouïa. Il choisit de s’installer dans ce qui sera plus tard le quartier du Hamma où il fonde sa grande zaouïa qui rayonnera, alors, sur toute l’Algérie.

Cette zaouïa, accueillant les pauvres, les orphelins et les étrangers, est aussi une université où de nombreuses sciences sont enseignées. Elle devient le lieu privilégié de la Khalwa de ceux qui viennent demander l’initiation.

Le cheikh aura pour disciples Sidi Abderrahmane Bachtarzi El Qosantini (de Constantine), qui propagera la tariqa dans le Constantinois et dans tout l’est du pays, Sidi Ibn Azzouz El Bordji, Sidi Ameziane El Haddad, Sidi Ahmed Tidjani, fondateur de la « Tariqa Tidjaniya » et bien d’autres.

Plus tard, « sa » Tariqa Khalwatiya deviendra la « Tariqa Rahmaniya » (ce qui donnera à la zaouïa Lalla Rahmaniya son nom), en référence à Abderrahmane, le nom de son père.
C’est ainsi que Sidi M’Hamed avait introduit la voie spirituelle, la Tariqa Khalwatiya, en Algérie. Il l’enseignera pendant environ 25 ans jusqu’au jour où, sentant sa santé décliner, il décide de rentrer chez lui, dans son village natal, où il décède, en 1793, à l’âge de 73 ans.

Le « miracle » de Sidi M’hamed Boukabrine

Après sa mort, un grave conflit éclata entre les « Rahmani » d’Alger qui, voulant le voir enterré dans la grande zaouïa où lui est élevé, aujourd’hui, un mausolée (au cimetière de Sidi M’hamed à Alger), et les « Rahmani » de At-Smail où il fut enterré en premier. Les «Rahmani » d’Alger « volèrent », alors, sa dépouille du cimetière des At-Smaïl, et ont réfuté ce vol lorsque les «Rahmani» d’At-Smail les en accusèrent. On décida alors de trancher ce conflit en ouvrant sa tombe, en Kabylie, et la légende populaire affirme que l’on retrouva sa dépouille telle qu’elle fut enterrée. Depuis, Sidi M’hamed est surnommé «Boukabrine », c’est à dire « le saint aux deux tombeaux » qui pourrait être un miracle de ce saint vénéré afin de préserver la fraternité entre tous ses disciples. Ce qui accentua sa sainteté.

Depuis son décès, la Tariqa Rahmaniya continue de prospérer à travers tout le pays où de nombreuses zaouïas ont été fondées et elle devient, très vite, la tariqa qui compte le plus d’adeptes en Algérie.

Différentes interprétations de la légende de Sidi M’hamed

Le fait que Sidi M’hamed ait deux tombes est difficilement concevable pour les esprits scientifiques. Dans ce cas là, deux thèses ont été proposées : La première est que les personnes chargées de dérober le corps se soient trompées de tombe et ont emporté le corps de quelqu’un d’autre.

Et la deuxième est que c’était réellement le corps de Sidi M’hamed qui avait été emporté, mais lorsqu’il a fallu vérifier la tombe originale, les sages chargés de confirmer la présence du corps ont cru bon de dire qu’il y était réellement, et ce, afin d’éviter un conflit ou une effusion de sang. La population a cru alors au miracle, dû évidemment à la piété du personnage, et l’affaire a été définitivement classée dans la fraternité.

Depuis, Sidi M’hamed Ben Abderrahmane est devenu Sidi M’hamed Boukabrine et sa renommée a largement dépassée nos frontières. Le mystère reste donc entier…